Les grands consolidateurs en questionnement sur leur modèle
En dix ans de vague d’acquisitions, les Américains GPC et LKQ ont transformé le paysage européen de la distribution de pièces de rechange. Ces géants, construits par croissance externe, sont aujourd’hui à la croisée des chemins avec des actionnaires s’interrogeant sur le modèle et la viabilité d’un business européen moins margeur que celui généré chez eux. Rattrapés par les exigences des fi nanciers ?
Automne 2025 : deux annonces successives ont ébranlé l’écosystème de la pièce de rechange aux USA et en Europe ! Alors même que son activité à neuf mois lui permettait de relever ses prévisions de croissance 2025 entre 3 et 4 % et même 4 à 5 % pour la seule activité automobile, GPC annonçait envisager de scinder ses activités commerciales Automobile et Industrie. Piste d’explication : l’activité « Industrie », qui pèse à peine plus d’un tiers de ses revenus, affiche une marge EBITDA de 12,6 % (+ 30 points au T3), contre un « petit » 8,4 % (+ 10 points au T3) pour son moteur automobile !
On peut voir derrière ce projet à l’étude la pression des investisseurs activistes, si puissants pour une entreprise cotée, et notamment du fonds Elliott Investment Management qui vient d’installer deux administrateurs au conseil de GPC. Quelques semaines plus tard, c’était au tour de LKQ de défrayer la chronique. Le fonds activiste Ananym Capital l’exhortait de se séparer de ses activités européennes ! En cause, des résultats de juillet sous les attentes débouchant sur une chute de 20 % de l’action. Et ce ne sont pas les résultats européens du 3e trimestre (ventes organiques en repli de 4,7 %) qui pouvaient relancer la machine européenne. Les explications objectives ne parvenaient pas plus à calmer l’actionnariat : conjoncture compliquée, concurrence accrue, stratégie axée sur une clientèle rentable, cession en 2024 des activités polonaise, slovène et bosniaque, soit une baisse de 10 M$ du revenu. Dans ce contexte, l’EBITDA s’établit à 10 % pour cette activité européenne, qui pèse plus de la moitié du business global du distributeur, contre 14 % aux États-Unis. Résultat, un atterrissage 2025 anticipé de - 3 à - 2 %. D’où la pression des actionnaires sur la division « Europe », alors que la division US avait déjà allégé son organisation par la vente d’un de ses piliers historiques « LKQ Pick Your Part » et qui s’active pour trouver un repreneur à « Keystone Automotive Industries », sa division phare de pièces de carrosserie et spécialisées, potentiellement valorisée autour de 1 Md$.
Spin-off et vente par appartement en suspens
Si à fin 2025, aucune de ces déclarations n’avait encore donné lieu à des mouvements stratégiques à même de déstabiliser le business, elles ont cependant soulevé de multiples questions chez les fournisseurs. Et suscités quelques espoirs chez les concurrents distributeurs qui regardent déjà avec intérêt les opportunités de gains de part de marché, voire de reprise de belles structures remises sur le marché par l’un de ces deux géants. Du côté de LKQ, il se dit que Rhiag, pierre angulaire de l’empreinte du distributeur de Chicago en Italie, pourrait avoir changé de propriétaire dès le début de 2026. Après une vague de consolidations qui ont permis à LKQ de construire sa « maison européenne » à 6 Md€, les acteurs attendent avec curiosité, pour ne pas dire intérêt, un tsunami de déconsolidations sur 2026. Et pourtant, du côté de la direction Europe, Andy Hamilton semble resté serein (lire p.63), estimant que les turbulences actuelles ont plus à voir avec la mise en cohérence de ce groupe encore trop composite que d’un effondrement d’empire. Et certains observateurs ne sont pas loin de penser comme lui, à la faveur des solides fondations de ce leader européen. Ainsi, les quelques allègements, « nécessaires pour la cohérence de l’ensemble », ne devraient pas aboutir à l’écroulement de l’édifice. D’autres y voient un double effet négatif de la nécessité de surperformer pour répondre aux exigences boursières et d’EBITDA à deux chiffres, et de la conviction de devoir réformer des pratiques européennes pas suffisamment performantes. Résultat, des organisations qui s’éloignent des attentes client, tout à la nécessité de transplanter le modèle US inscrit au business plan ! GPC et LKQ se feraient rattraper par l’intégration de process uniformisés au moment du « trou d’air » conjoncturel conjugué à l’éclatement de « la bulle d’oxygène » des quatre années post-Covid et ses croissances à deux chiffres. Il faut donc aller chercher vite et sans ménagement pour les structures la croissance attendue par les actionnaires dans les synergies promises ! D’autres tempèrent l’analyse en notant que le business est tendu pour tout le monde et que les questionnements actuels sont la conséquence de réflexions stratégiques purement financières d’actionnaires et de conseil d’administration qui « non rien à voir avec l’opérationnel, la qualité des équipes sur le terrain, ni avec la spécificité du marché européen. Ce ne sont que des décisions d’allocation de ressources financières », analyse ce fin connaisseur des arcanes de la distribution européenne. Quoi qu’il en soit, le paysage va changer en 2026. Voir jusqu’où ces deux leaders pousseront les curseurs sur leur marché domestique américain ou sur leurs conquêtes européennes. Dossiers à suivre.