A. Gruzdev : « Le pragmatisme américain est à toute épreuve »

, mis à jour le 07/01/2026 à 12h17
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Alexander Gruzdev

Entre inflation galopante, fin des aides aux véhicules électriques et barrières douanières, les automobilistes outre-Atlantique jouent la carte de la prolongation. Dans ce contexte, les “Big Four” de la distribution consolident leur empire sur un marché à 450 Md€. Analyse avec Alexander Gruzdev, consultant.

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Quelles sont les grandes caractéristiques du marché automobile américain en 2025 ?

Alexander Gruzdev : Après les turbulences post-pandémie, le marché s'est stabilisé. Si les ventes de véhicules neufs ont retrouvé leur volume d'avant 2020, la demande reste bridée par des prix élevés et des taux d'intérêt qui pèsent sur le pouvoir d'achat. Conséquence directe : les Américains conservent leurs véhicules plus longtemps. L'âge moyen du parc a atteint le record de 12,8 ans en 2025. Ce vieillissement structurel profite directement au marché de l'après-vente, l'un des segments les plus résilients de l'économie. Selon S&P Global Mobility, le CA (pièces et main-d'œuvre) devrait atteindre 435 Md€ cette année (voire 450 Md€ selon Autocare). Le secteur est porté par la complexité des réparations, mais aussi par un essor du “do-it-yourself” (DIY) face au coût croissant de la main-d'œuvre. Ce paysage est verrouillé par les “Big Four” : AutoZone, O’Reilly, GPC et Advance Auto Parts. Grâce à leur puissance logistique et leurs marques de distributeur, ils exercent une domination quasi sans partage sur la distribution.

Quels sont les principaux leviers et freins pour les réparateurs aujourd'hui ?

A.G. : Le grand moteur de croissance réside dans la haute technologie : le calibrage des systèmes ADAS et l’électronique embarquée sont des vecteurs de rentabilité forts. À l'inverse, le marché doit composer avec des vents contraires : l'inflation persistante sur les pièces, la pénurie de main-d'œuvre et, surtout, les nouveaux droits de douane qui renchérissent le coût de l'acier, de l'aluminium et des composants importés.

La politique de Donald Trump est-elle un frein ou un accélérateur pour l’industrie ?

A.G. : Pour l'instant, nous sommes encore beaucoup dans la communication politique, mais des impacts concrets émergent. Le signal le plus fort a été la suppression des incitations fiscales pour les véhicules électriques le 30 septembre dernier. C’est un coup dur pour les constructeurs locaux. Par ailleurs, sa politique protectionniste est à double tranchant. Les droits de douane augmentent les coûts de production que les constructeurs répercutent sur le prix de vente final. Cela risque de gripper la demande sur le marché de masse. Pour l'automobiliste, cela se traduit aussi par une hausse mécanique de la facture de réparation en atelier.

Comment évolue la transition vers l’électrique outre-Atlantique ?

A.G. : Le consommateur américain est pragmatique avant tout. Trois facteurs freinent actuellement l’adoption de l'électrique : une infrastructure de recharge encore lacunaire (l'angoisse de la panne), des prix à la pompe qui restent bas, et la fin des aides gouvernementales. Tant que l'équation économique et l'usage quotidien ne seront pas plus favorables, l'électrique restera sur une phase de ralentissement.

Chine, IA, contexte politique... Quel est le défi majeur pour les entreprises du secteur ?

A.G. : La menace chinoise est omniprésente et systémique : ils dominent des batteries aux matières premières, en passant par les pièces détachées. À cela s'ajoute l'incertitude liée à l'administration Trump qui redéfinit les règles du jeu commercial. Mais le défi le plus profond est technologique. En 2024, on parlait de l’intelligence artificielle comme d'un outil ; en 2025, elle est devenue le “système d'exploitation” des entreprises. On ne s’adapte plus à l’IA, on reconstruit son modèle autour d'elle. Cela transforme radicalement les processus et, inévitablement, le marché de l'emploi. Les vagues de licenciement actuelles dans les grands groupes ne sont que les prémices de cette restructuration profonde.

En bref

  • First Brand sous Chapter 11
    Le fabricant américain, propriétaire de 24 marques couvrant l’essuyage (Trico, balais d’essuie-glace Michelin sous licence), la filtration (FRAM), l’éclairage (Philips), l’allumage (Autolite), le freinage…s’est placé sous protection du Chapter 11, avec plus de 10 Md$ de passif. Une fièvre acheteuse et des investisseurs devenus suspicieux face au recours à des dettes hors bilan liées aux factures et aux stocks, qui sont à l’origine de cette faillite cataclysmique pour le secteur. Les investisseurs avaient largement sous-estimé l’ampleur de son financement sur factures, masquant son véritable endettement.
  • Mavis Tire Express a repris Midas
    Michelin a cédé son réseau de franchise Midas au groupe américain Mavis Tire Express Service Corp. via TBC, sa coentreprise avec le Japonais Sumitomo. Mavis étend ainsi son réseau de vente à plus de 3 500 sites aux États-Unis et au Canada, dont près de 1 300 franchises.
  • Électrique un jour, thermique toujours
    Donald Trump a annoncé l'assouplissement des normes de consommation (CAFE) et d'émissions de CO2, revenant sur les mesures environnementales de l'ère Biden. En supprimant les crédits favorables aux véhicules électriques d'ici 2028, le Président souhaite relancer le moteur thermique et protéger le pouvoir d'achat des ménages. Si la Maison Blanche anticipe une baisse du prix des voitures neuves, les constructeurs 100 % électriques voient leur modèle économique menacé par cette transition forcée vers les énergies fossiles.
Muriel, rédactrice en chef Zepros Auto, couvre l’après-vente, VO, équipementiers et suit les révolutions auto : électrification, digitalisation, IA. Elle pilote aussi les événements Zepros.
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