Les carrossiers espagnols brisent le consensus pour revoir leur modèle économique
Les organisations professionnelles spécialisées Asetra et Aprotalleres ont créé début février une coalition pour négocier avec les compagnies d'assurance, en rupture avec la stratégie de l'Alliance de la Carrosserie. Un mouvement qui révèle les fissures d'un modèle économique jugé « obsolète » où la complexification technique des réparations n'a pas été suivie d'une revalorisation tarifaire.
Le 29 janvier, dans les locaux madrilènes d'Asetra, plusieurs représentants d'associations nationales de carrossiers espagnols se sont retrouvés pour analyser leurs relations avec les assureurs, notamment Mapfre et Mutua Madrileña. Deux organisations majeures, Asetra et Aprotalleres, ont proposé la création d'une coalition parallèle, témoignant d'une impatience croissante face à un statu quo jugé insoutenable. Dans un communiqué révélé le 6 février par nos confrères d’Infotaller, Asetra et Aprotalleres dressent un constat radical : « Aujourd'hui, la réalité est que dans notre secteur, nous n'avons pas suffisamment progressé sur le plan entrepreneurial, seulement sur le plan technologique. La technologie a évolué de manière vertigineuse et la complexité des réparations s'est multipliée de façon exponentielle, et le coût de ce qui précède est supporté majoritairement par les ateliers », martèle le texte.
Les organisations pointent trois aspects compromettant la rentabilité. Primo : le taux de main-d'œuvre systématiquement inférieur au tarif public. Secundo : l'interprétation à la baisse des barèmes de temps. Tertio : l’insuffisante prise en compte des tarifs peinture. Le communiqué dénonce un « blocage structurel » où « les barèmes restent ancrés dans le passé » alors que la complexité technique s'est accrue. Asetra et Aprotalleres insistent : « l'alliance ne naît pas d'une initiative théorique ni d'un exercice de bureau. Elle surgit de l'atelier de carrosserie et pour le carrossier ». Les deux organisations assument ainsi « le compromis de mener ce changement, au lieu d'attendre que d'autres décident pour le collectif ». Une formulation qui critique implicitement la stratégie de l'Alliance de la Carrosserie. Le communiqué précise que ce mouvement ne signe pas la mort de l'Alliance, mais « sa continuité au moyen d'un nouveau point de départ ». Avec l'objectif affiché de « ne plus être le maillon faible de l'après-vente ».
Feuille de route ambitieuse, ralliements incertains
La coalition affiche quatre objectifs : l'unité d'action des carrossiers espagnols ; l'adaptation des relations commerciales à la réalité économique ; le changement du modèle actuel ; et le respect des lois du marché. Quant à sa feuille de route, elle inclut des barèmes réalistes et actualisés ; un modèle de durabilité environnementale qui cesse d'être « une charge invisible pour l'atelier » ; la gestion de la pièce de rechange ; l'adaptation au véhicule électrique ; ainsi que la formation et le leadership sectoriel. Mais cette ambition se heurte aux divisions du secteur. Si Asetra et Aprotalleres ont immédiatement souscrit à l'initiative le 29 janvier, trois jours après l'annonce, Cetraa, Fagenauto et Ganvam ont décliné l'invitation et maintenu leur engagement dans l'Alliance de la Carrosserie. Une fracture qui illustre les difficultés du secteur à parler d'une seule voix.
Le communiqué appelle toutefois à l'implication de l'ensemble de l'écosystème : ateliers, assureurs, compagnies de location, experts, fabricants, fournisseurs. « Il est temps d'ordonner, professionnaliser et dignifier une activité essentielle pour la sécurité routière, la durabilité et l'avenir de l'automobile », affirment les cosignataires. Reste à savoir si cette coalition parviendra à créer un rapport de force suffisant pour obtenir les évolutions tarifaires réclamées, ou si la division du secteur condamnera l'initiative à l'inefficacité. Ce qui se joue en Espagne dépasse le cadre ibérique. La question de la juste rémunération des réparations face aux exigences croissantes de technicité demeure un sujet de friction permanent dans toute l'Europe. Le modèle espagnol de coalition, s'il parvenait à produire des résultats tangibles, pourrait inspirer d'autres marchés confrontés aux mêmes déséquilibres.