Pirelli accélère encore sa mutation technologique
Face à l’offensive des acteurs asiatiques sur l’entrée de gamme, le manufacturier italien durcit sa stratégie premium. Entre accélération de la R&D, virtualisation des process et pneu "connecté", Pirelli érige la technologie en barrière à l’entrée. Une démarcation qui se joue également sur le plan de la décarbonation, avec une feuille de route R&D drastique sur le sujet.
Malgré un actionnariat actuellement partagé entre investisseurs chinois (51,4 %) et occidentaux (48,6 %) – avec un rééquilibrage en discussion pour ce semestre –, le cœur industriel de Pirelli bat toujours en Europe, et le Vieux Continent représente jusqu’à 55 % du volume de production et 40 % du CA. Au total, ce dernier avoisine les 7 Md€ et Pirelli revendique la 5e place mondiale. Mais face à une concurrence acharnée au niveau mondial, particulièrement asiatique sur l'entrée de gamme, Pirelli s’est construit des remparts technologiques pour sécuriser son segment premium. Entre autres, grâce à une R&D où s'activent plus de 2 000 ingénieurs répartis dans onze pays, lui permettant d’annoncer plus de 2 000 homologations en cours. La virtualisation des prototypes lui permet également de réduire le temps de développement de manière drastique, passant de quatre-cinq ans à moins de trois ans. Une agilité indispensable alors que les cahiers des charges constructeurs se complexifient, intégrant désormais 35 à 40 variables et que 60 % des homologations concernent des véhicules électriques ou hybrides (technologie Elect), imposant des contraintes de poids, de couple et d'acoustique inédites.
En misant sur l'innovation continue et sur une gamme segmentée allant du Cinturato généraliste au P Zero ultra-sportif, sans oublier le Powergy pour l'Aftermarket, Pirelli veut allier pneus premium et haute technologie, et privilégier la valeur plutôt que le volume. Un choix martelé par Alejandro Recasens, le directeur général de Pirelli en Europe de l'Ouest. Et une stratégie payante, notamment en Europe où le manufacturier capte 18 % de part de marché (France, Italie, Allemagne, Royaume-Uni).
Un pneu capteur de données et au-delà
Pirelli va encore un peu plus loin dans la rupture technologique avec son capteur Cyber Tyre, venant en complément de la puce RFID qui permet la traçabilité de chaque enveloppe et pour laquelle Pirelli est aussi engagé, via l’association internationale GDSO, aux côtés de Michelin, Goodyear, Bridgestone et Continental.
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La technologie Cyber Tyre repose sur un capteur de moins de 12 grammes intégré directement dans la carcasse. « Contrairement aux systèmes TPMS classiques, le Cyber Tyre va au-delà de la surveillance de la pression. Grâce à une transmission Bluetooth vers l’ordinateur de bord du véhicule (développée en partenariat avec Bosch), il remonte des données critiques en temps réel : température, charge verticale, usure de la bande de roulement et même détection d'aquaplaning... », explique Alejandro Recasens. L'enjeu est colossal pour la sécurité active : le pneu parle désormais à l'ABS, à l'ESP et aux suspensions pilotées pour optimiser le freinage et la traction avant même que le conducteur ne réagisse. Déjà en série sur des modèles comme la Pagani, la McLaren Artura ou l'Audi RS3, cette technologie préfigure l'avenir de la liaison au sol.
L'ESG comme nouveau standard de performance
Si la technologie par la performance reste l'ADN de la marque – Pirelli est fournisseur exclusif de la F1 depuis quinze ans et récupérera le MotoGP dès 2027 –, le développement durable est devenu un autre pilier stratégique. Pirelli est ainsi le seul manufacturier classé dans le top mondial des entreprises "1% ESG" du Sustainability Yearbook 2026 de S&P Global. Il affiche la meilleure notation du secteur au Dow Jones Sustainability Index. « Je ne doute pas que nous atteindrons à terme une décarbonation totale. Le plan Net Zero est fixé pour 2040, mais des jalons importants sont déjà posés », indique le DG, avec notamment 100 % d'électricité renouvelable dans les usines européennes dès 2025 et une réduction de 80 % des émissions carbone (Scope 1 et 2) d'ici 2030 par rapport à 2018. Le P Zero E intègre déjà 55 % de matériaux biosourcés ou recyclés ; un chiffre qui grimpera à 70 % sur le nouveau P Zero. De plus, Pirelli est le premier manufacturier à généraliser la certification FSC (Forest Stewardship Council) sur sa production européenne, garantissant une gestion durable du caoutchouc naturel.