Pour Mobilians, l’œil humain reste seul garant de la sécurité après un choc
L’intelligence artificielle s’installe dans les ateliers de carrosserie, promettant rapidité et optimisation. Mais peut-elle vraiment remplacer l’expertise d’un professionnel ? Pour en avoir le cœur net, l'organisation professionnelle est revenue en détail sur le duel inédit orchestré à l’UTAC il y a quelques mois : un crash-test réel opposant quatre algorithmes de pointe à un carrossier humain. Les résultats, présentés lors du salon Moove On à Paris La Défense, révèlent une minoration systématique des dommages par la machine, soulevant des enjeux critiques de sécurité routière.
Le décor avait été posé au centre d’essai de l’UTAC durant l’été 2025 : une Peugeot 208 classique, affichant 62 236 km au compteur, avait projetée contre un obstacle fixe à 20 km/h selon un angle de 10°. Ce choc de 3/4 avant droit, typique des accidents urbains sur lesquels se base la norme RCAR chère aux assureurs, a servi de base à l’étude comparative "Full Human vs Full IA". Sous le contrôle d'un commissaire de justice, quatre solutions d’IA ont été confrontées à un carrossier humain. Un expert avait aussi été convié « mais aucun cabinet n’a souhaité participer à l’expérience », déplore Jean-Marc Donatien, président d’honneur du Métier Carrossier de Mobilians. Chaque intervenant, humain et digital, disposait du même temps et des mêmes moyens pour rendre son verdict : liste des pièces à remplacer, temps de main-d’œuvre et opérations de contrôle nécessaires. Comme le souligne le responsable syndical, « nous avons voulu que ce test soit réalisé dans un centre digne de ce nom, fiable, pour être sûrs qu'on ne puisse rien y redire ».
Si toutes les IA mises à l’épreuve ont correctement identifié les dommages de surface les plus flagrants, comme la porte avant gauche à remplacer, le bât blesse dès qu’il faut regarder « sous la peau » du véhicule. « L’IA se concentre sur les dégâts visibles, point. [...] Contrairement à ce que fait l’humain, si l’on ne démonte pas, on n’aura qu’une photo partielle des dommages », explique Amar Cheballah, consultant expert pour Mobilians. En pratique, aucune IA n’a préconisé de contrôle de géométrie lors du test, alors qu’il était « strictement nécessaire » selon l’organisation professionnelle. Plus préoccupant encore, les algorithmes n’ont détecté aucun dommage sur le radiateur, le condenseur ou le faisceau électrique, des éléments pourtant situés derrière la façade avant. Pour Mobilians, les IA utilisées lors du test se révèle excellente pour la "bobologie", les petits sinistres simples, ou les retours de véhicules de location, mais montre ses limites face à la technicité croissante des véhicules modernes.
Le risque de la minoration systématique
Le constat dressé suite à l’expérience est que les temps de main-d’œuvre et le chiffrage global proposés par les IA sont systématiquement inférieurs à ceux du carrossier. Or, Mobilians souligne que cette minoration n’est pas qu’une question de chiffres mais un enjeu de sécurité publique. Le risque dénoncé est celui de l'indemnisation directe, où l'assureur propose un chèque à l'assuré sur la base d'un chiffrage IA incomplet, et l'assuré reprend la route avec un véhicule potentiellement dangereux. Un exemple frappant a été cité durant la conférence : une rotule endommagée par un choc contre un trottoir, invisible sur une photo IA, peut, « au bout de 100 ou 200 km, casser dans un virage et tuer le conducteur, ses passagers ou d’autres isagers de la route », insiste Jean-Marc Donatien. Pour l’organisation professionnelle, « il n’existe pas de choc léger » sans l’examen physique d'un homme de l'art pour le confirmer.
Malgré ces critiques, Mobilians ne rejette pas la technologie. L’IA est perçue comme une opportunité pour fluidifier la gestion des flux en atelier, la planification ou le tri des dossiers. Cependant, elle doit rester un outil d’aide à la décision. « Sa valeur réside dans sa capacité à compléter les connaissances et les compétences humaines, et non à s'y substituer », conclut le rapport final. D’autant que des entreprises spécialisées dans le chiffrage ont développé des outils d’IA capables de projeter les pièces non visibles potentiellement touchées par le choc. L'organisation professionnelle appelle désormais les pouvoirs publics et les associations de consommateurs, comme UFC-Que Choisir, à instaurer des garde-fous. Leurs revendications ? Préserver la liberté de choix des réparateurs quant à leurs outils et clarifier les responsabilités juridiques lorsque l'usage d'une IA est imposé par un assureur. En somme, si l'IA peut aider à chiffrer, seul le carrossier doit pouvoir garantir que la voiture qui sort de l'atelier ne mettra pas de vies en danger.